L'arrivée des Arméniens à Colombes, Bois-Colombes et Asnières
au début des années 1920
par Vartouhie Césari-Hékimian

Ndr : ce texte a été écrit pour une revue communale. Il s'adressait moins aux lecteurs d'origine arménienne qu'à l'ensemble de leurs concitoyens.

 

Quelques arrivées individuelles avant 1920

Les Arméniens étaient peu nombreux en France jusqu'au début du XX ème siècle. Les premières installations remontent au XII ème siècle, dans le sillage des croisades. Les relations se multiplièrent alors entre les royaumes francs d'Orient et le royaume de Cilicie. A la fin du XVII ème siècle, des marchands arméniens s'installèrent à Marseille ou Montpellier. Des liens culturels se tisseront. Une chaire d'arménien sera créée en 1810 à Paris et la France jouera un rôle important dans la formation des élites arméniennes.

En 1914, à la veille du génocide, 4000 Arméniens résidaient en France, dont 1 500 à Paris. Une quarantaine habitaient Asnières, qui comptait déjà 45 000 habitants à l'époque, tandis que la France métropolitaine en comptait 40 millions.


 

L'arrivée collective à partir de 1922

C'est au début des années 1920 et plus précisément à partir de 1922 qu'on assiste à une immigration collective des Arméniens, notamment en France, après les massacres du génocide de 1915 perpétré par le gouvernement turc de l'époque. Ils n'arrivèrent en France qu'après les bouleversements qui s'ensuivirent, venant des camps où ils s'étaient d'abord réfugiés en Bulgarie, en Grèce ou en Syrie et au Liban, ou encore directement de Turquie occidentale. Très peu avaient échappé aux massacres de Turquie orientale et aux déportations vers le désert de Syrie.

Entre 1920 et 1930, on évalue à près de 60 000 le nombre d'Arméniens arrivés en France, dont la moitié se fixera rapidement en région parisienne. Les trois communes d'Asnières, Bois-Colombes et Colombes, indissociables dans l'esprit des Arméniens arrivés à cette époque, en accueilleront plus de 1 600.

Les Arméniens étaient généralement arrivés par bateaux à Marseille. A leur arrivée, ils furent rassemblés dans des camps, en particulier au camp Oddo. Certains resteront dans cette ville. D'autres remonteront la vallée du Rhône, s'installant à Valence, Romans, Lyon et sa banlieue, ou poursuivant jusqu'à la région parisienne. Ces derniers s'installèrent d'abord, dans la plus grande précarité, dans la "zone des fortifications" vers la porte d'Italie, ou dans des hôtels ou encore iront dans des camps au Kremlin-Bicêtre. Pour les communes d'Asnières et de Bois-Colombes, ils seront rassemblés dans divers lieux notamment dans un entrepôt rue de Normandie et sur la place des Chambards (actuelle place Jean Mermoz qu'on appela familièrement "le champ des Arméniens").


 

Leur situation jusqu'à la deuxième guerre mondiale

Après la première guerre mondiale, qui fut extrêmement meurtrière, la France avait besoin de bras. 3 millions d'hommes avaient été tués ou blessés. Pour reconstruire le pays, les besoins de main d'œuvre étaient énormes dans tous les secteurs. Aussi des Arméniens avaient été recrutés avant même leur départ, notamment des camps de transit de Bulgarie et de Grèce. Arrivés avec un contrat de travail, ils se rendirent tout de suite à leur destination, dans des usines ou des mines de charbon (Saint-Étienne, Decazeville). D'autres trouvèrent rapidement du travail sur place comme manœuvres ou manutentionnaires.

En région parisienne, les Arméniens ont été embauchés dans les usines d'automobiles telles que Renault à Boulogne-Billancourt ou Citroën au quai de Javel. Et sur Asnières, Colombes et les communes environnantes, où des industries s'étaient installées vers la fin du XIX ème siècle et au début du XX ème siècle, chez Chausson, Kléber-Colombes, Hispano-Suiza, SKF ou Wattelez.

Arrivés comme apatrides avec la mention "sans retour possible" sur les passeports que leur avaient délivrés les autorités turques, ils devaient à tout prix trouver une place dans ce nouveau pays qui les avait accueillis. Le travail était le moyen d'y parvenir. Mais que le chemin fut long et difficile ! Ils ne comprenaient pas la langue et n'étaient pas toujours bien acceptés. Ils devaient faire face à de nombreuses tracasseries administratives. Ils vivaient dans la promiscuité, souvent entassés à plusieurs familles. Les hommes travaillaient sept jours sur sept, ajoutant des heures le dimanche à la semaine normale de six jours.

Mais ils ont tenu bon avec ténacité. Peu à peu, ils ont quitté les zones où ils avaient été rassemblés au tout début. Chacun a trouvé un logement, une maison et commencé à avoir des conditions de vie moins précaires. Les enfants sont allés à l'école. La solidarité a joué un rôle très important. Ils se sont entre aidés et certains Français ont été accueillants et les ont aidés. Que dire de ce médecin de Colombes qui avait installé une urne pour que les patients - il faut rappeler qu'il n'y avait pas d'assurance maladie - paient la consultation selon leurs moyens ! A cette période, ils se sont aussi organisés en associations pour se doter d'une vie collective. Et puis, il y avait déjà l'église Apostolique de la rue Jean Goujon à Paris qui n'était pas seulement un lieu de culte mais aussi un lieu de rassemblement.

C'est alors que la crise économique déclarée en 1929 aux États-Unis, atteignit l'Europe au début des années 1930. Les licenciements touchèrent tout le monde. Mais la crise fut encore plus cruelle pour les Arméniens du fait de la mise en place de quotas limitant le travail des étrangers car la plupart d'entre eux n'étaient pas encore naturalisés. Beaucoup s'établirent alors comme artisans : couturiers à domicile, tailleurs, cordonniers.


 

La seconde guerre mondiale

Puis la seconde guerre mondiale éclata. Moins de 15 ans après leur arrivée en France. Les jeunes Arméniens furent mobilisés et défendirent leur nouveau pays; ceux-ci se retrouvèrent prisonniers en Allemagne. Certains se sont engagés dans la Résistance. Qui ne se souvient du nom de "Missak Manouchian" qui fut à la tête du groupe des FTP-MOI (francs tireurs partisans de la main d'œuvre immigrée) fusillé au Mont-Valérien avec ses compagnons et de la célèbre affiche rouge placardée sur les murs de Paris par les Nazis. Sans oublier ceux qui de façon anonyme comme certains Français participèrent à des actions de résistance sans le dire.


 

Une intégration progressive

Après la guerre et son cortège de morts et de privations, les Arméniens participèrent à nouveau à la reconstruction du pays mais en tant que Français cette fois-ci car la plupart furent naturalisés à cette période-là.

Il y eut le mirage du communisme avec la création de l'Arménie soviétique qui appelait ses "enfants" à venir vivre le bonheur d'un régime juste. Quelques-uns ont répondu à l'appel en 1948. Quelle déception ! Ils durent affronter le stalinisme, la privation de liberté, et pour certains les goulags et la Sibérie. Mais ils ne pouvaient plus revenir, un rideau de fer était tombé sur le bloc soviétique.

Pour la grande majorité, qui heureusement était restée en France, la vie à partir des années 1950 commence à changer. Les mariages mixtes se sont accrus. La nouvelle génération sait lire, écrire en français et une partie accède aux études supérieures. Ils deviennent employés, cadres, médecins, dirigeants d'entreprises. Ils intègrent la vie associative française et la vie politique locale (y compris à Asnières ou Bois-Colombes) voire nationale pour quelques-uns. Ils deviennent des personnalités de la vie artistique, économique et sportive française. Faut-il citer Aznavour, Verneuil, Manoukian, Fiori, Ségara, Legrand, Tchuruk, Prost, Djorkaeff !


 

Et maintenant

Peu à peu, certains se sont éloignés et ont même oublié leur origine. Leurs grands-parents ne s'étaient pas seulement installés en France, ils s'y étaient tant ancrés et enracinés pour se reconstruire que les petits-enfants ne savaient plus qu'ils avaient eu d'autres horizons.

Et puis en 1988 un tremblement de terre a secoué la terre d'Arménie avec une telle violence qu'elle a réveillé leur conscience. Qu'ils vivent à Los Angeles, à Beyrouth ou à Asnières, ils ont tout à coup réalisé que leurs familles avaient eu aussi des racines ailleurs que là où ils vivaient. Et puis vinrent la chute de l'empire soviétique et la création de l'Arménie indépendante en 1991. Enfin !!

Alors ceux qui n'ont pas tout à fait oublié leurs origines se sentent de cette double appartenance : Français d'origine arménienne.


 

Qu'ont-ils apporté à la France ? Qu'ont-ils reçu de la France ?

Cette question a été posée à la rédactrice. Comment y répondre ? Simplement que tout est échange. Que ce soit à Asnières ou ailleurs en France, et sans exhaustivité, les Arméniens ont apporté leur travail, leur rigueur, leur sérieux, leur volonté, leur force de vie et de résistance, et jusqu'à maintenant encore le respect que leur ont transmis leurs grands-parents et arrière grands-parents à l'égard du pays qui les avait accueillis et, en sens inverse, ils ont reçu du travail, de la liberté, de la sérénité et de la gaieté retrouvées, du bonheur et la vie tout court quand on sait à quoi ils ont réchappé


 

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©   V. Césari-Hékimian   contact - Mis à jour le 25 avril 2012